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Le Groupe de recherche "Science et Religion en Islam" est le fruit de la collaboration d’un certain nombre d’universitaires musulmans qui ont décidé de se mettre en réseau afin d’explorer les interfaces entre science et religion à partir de différents horizons disciplinaires. Nous voudrions contribuer à l’éclosion d’une dynamique de travail qui se place dans une double perspective, d’une part, celle d’une rationalité ouverte à des problématiques d’ordre métaphysique, spirituel et théologique et, d’autre part, celle d’une vie spirituelle, d’une conscience religieuse, d’une intériorité ouverte sur des problématiques philosophiques issues des investigations scientifiques contemporaines.
Cette double perspective est la nôtre dans la mesure où nous estimons que la science et la religion ont des choses à se dire. Mais cela suppose tout à la fois une grande clarté dans les intentions et une grande rigueur dans la méthode. La mise à plat, dans un « côte à côte » illusoire, ou une analogie fallacieuse, des données de la tradition religieuse islamique et des données de la science contemporaine, peut s’avérer décevante car, en méconnaissant les spécificités des deux domaines et la singularité des principes qui président à leurs mouvements propres, cette approche empêche en réalité l’émergence d’une véritable « confluence » entre science et religion. C’est pourquoi, à la différence d’une certaine lecture, plus ou moins dominante dans le monde musulman, nous ne croyons pas que ces deux sphères de la connaissance puissent sérieusement dialoguer directement, d’une façon immédiate. La qualité de la relation entre les deux nécessite, estimons-nous, le détour par une réflexion « en interne », de nature philosophique, théologique et spirituelle. Nous pourrions formuler ainsi le questionnement : qu’est-ce qui, à l’intérieur de la science, peut entrer dans un dialogue fécond avec l’univers de la religion musulmane ? Qu’est-ce qui, à l’intérieur de la religion musulmane, peut entrer dans un dialogue fécond avec l’univers de la science ?
Lorsque nous parlons d’islam, nous n’entendons pas seulement la composante proprement religieuse ; nous pensons que, pour favoriser l’émergence d’un dialogue sérieux entre science et religion dans la perspective de l’islam, il nous faut solliciter l’ensemble des dimensions du patrimoine issu de la civilisation qui s’est nourrie de cette religion. C’est l’une des raisons pour laquelle notre réseau de chercheurs comprend, non seulement des mathématiciens, des physiciens, des astrophysiciens, mais aussi des théologiens, des historiens, des philosophes. L’approche interdisciplinaire est un aspect important de notre travail : mettre en lien, dans le respect des règles d’exercice de chaque discipline, leurs résultats.
Le site science-islam.net veut être un forum de connaissance en vue de l’émergence d’une véritable modernité scientifique musulmane qui soit enracinée dans la conscience de valeurs intellectuelles, spirituelles et éthiques. A travers ses quatre rubriques (articles-études, brèves, références bibliographiques et liens), notre site entend mettre à portée du plus grand nombre les outils, les concepts, les méthodes , les thèses, les structures qui pourraient participer au « renouvellement » ou plus justement, à la « revivification », de la pensée islamique en s’appuyant sur la compréhension approfondie des enjeux et des pratiques en vigueur dans la science du 21ème siècle.
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Actualité du débat entre Science et Religion en Islam
Dialogue des civilisations
Histoire de la philosophie et de la pensée musulmane
Etude de l’histoire des sciences arabo-musulmanes
Problématique de la science actuelle
Science de l’univers
Science de la Vie
Science de la Matière
Sciences Humaines
Autres débats actuels atour du dialogue Science et Religion
Le dialogue vu par des scientifiques
Le dialogue vu par des philosophes et des théologiens
Le dialogue vu par les Chrétiens
Le dialogue vu par les Bouddhistes
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Le pluralisme en islam, ou la conscience de l’altérité
Dans
la matrice des fondements majeurs de l’islam s’impose le principe du pluralisme,
tantôt externe (l’islam vis-à-vis des autres religions et cultures), tantôt
interne (intra-islamique). On peut distinguer par ailleurs un pluralisme
positif, formulé par les sources scripturaires, et donc prôné par ceux qui ont
orienté la communauté, et un pluralisme négatif, plus subi qu’assumé, qui s’est
invité de facto dans l’histoire islamique comme dans celle des autres
religions, et qui a charrié son lot de scissions et de déchirures (fitna ;
pl. fitan). La
doctrine islamique du pluralisme découle d’un principe logique : puisqu’en
islam Dieu seul est Un et unique, tout ce qui est autre que Lui, c’est-à-dire
Sa création, est projetée dans la multiplicité. Mais la miséricorde divine, qui
« enveloppe toute chose [i]
», fait qu’il n’y a aucune rupture entre ces deux niveaux. Il existe
effectivement une dialectique omniprésente, quoique souvent sous-jacente, entre
Unicité divine et multiplicité de la création. Le cosmos peut se déployer dans la multiplicité parce qu’il est
maintenu par l’axe du Tawhîd (l’Unicité).
Dans la première sourate, Dieu se présente comme le Seigneur des mondes (rabb al-‘âlamîn) [ii]. Les
visages de la création sont innombrables parce qu’ils proviennent de Lui et se
résorbent en Lui. Maints versets coraniques expriment ce retour/résorption en
Dieu, des âmes humaines mais aussi des causes de divergence entre elles lors de
leur séjour sur terre. L’être un tant soit peu éveillé sait que « par l’unicité
de la multitude, nous pouvons connaître l’unicité de l’Unique », ainsi que
l’affirme Ibn ‘Arabî [iii]. Si
l’Essence divine, dans son unitude, est insondable, Dieu se fait néanmoins multiple
dans la Manifestation universelle, en se faisant connaître par Ses noms et Ses
attributs. Il se met de la sorte à la portée de l’intellection humaine, et crée
une indéfectible solidarité entre les plans divin et humain. En conséquence, la
reconnaissance de l’Unicité qui est requise du fidèle musulman devrait avoir pour implication immédiate dans
sa conscience celle de la solidarité et de l’interdépendance entre tous les
règnes de la création. Pensons à la parole du Prophète : « La
création tout entière est la famille de Dieu » (al-khalq ‘iyâl Allâh).
Avant les écologistes modernes, l’émir Abd El Kader énonçait déjà que « le
flux divin qui parvient au moucheron est celui-là même qui se déverse dans tout
l’univers [iv] ».
L’objectif des sciences islamiques traditionnelles est d’ailleurs d’amener
l’homme, « par la contemplation du cosmos, à celle du principe divin [v] ». Le Coran énonce d’abord un pluralisme cosmique,
dans lequel les différents règnes sont liés par une communauté
d’adoration : « Les sept cieux, la terre et leurs habitants
proclament Sa gloire – Il n’y a rien qui ne célèbre Ses louanges, mais vous
[les humains] ne percevez pas cette incantation [vi]
». Puis, à l’échelle humaine, le pluralisme se fait ethnique et culturel :
« Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une communauté
unique, mais ils ont encore des différends, sauf ceux auxquels ton Seigneur
fait miséricorde. C’est même pour cela qu’Il les a créés [vii] » ;
« Hommes, Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme. Nous vous avons
établis en peuples et en tribus pour que vous vous entre-connaissiez [viii]
» ; il se fait linguistique : « Parmi Ses signes il y a
la création des cieux et de la terre, la
diversité de vos langues et de vos couleurs [ix]
», et bien sûr religieux, dimension qui nous intéresse plus
particulièrement ici. La
reconnaissance de l’altérité religieuse en islam Entre
les auteurs musulmans ‘‘inclusivistes’’, qui citent volontiers les versets
coraniques d’ouverture aux autres religions, et les
‘‘exclusivistes » », qui s’appuient sur des versets appelant à la
rigueur, voire à l’agression vis-à-vis des non-musulmans, les débats n’ont eu
de cesse : au gré des environnements spatio-temporels dans lesquels
vivaient ces auteurs, c’étaient et ce sont deux visions du monde qui
s’opposent ; parfois aussi de pures stratégies politiques… De façon
schématique, l’avis qui s’impose chez les exégètes, anciens ou modernes, est
celui-ci : les textes scripturaires de l’islam consacrent la diversité
interreligieuse au sein de la Révélation ; le Coran est la seule Ecriture
qui, dans sa lettre même, par nature pourrait-on dire, établit l’universalisme
de la Révélation. Être musulman signifie donc reconnaître l’authenticité de
toutes les religions révélées avant l’islam. Ainsi le verset 5 : 48, sur
lequel nous allons nous arrêter plus loin, présente le pluralisme religieux
comme l’expression de la volonté divine, et Martin Lings note qu’on ne peut
rien lui trouver de comparable dans le judaïsme ou dans le christianisme [x]. Cependant, les contextes souvent conflictuels,
ou au moins de rivalité, dans lesquels ont été impliquées les premières
générations de musulmans ont partiellement obturé cette ouverture. Les exégètes
‘‘inclusivistes’’ semblent plus objectifs que les autres car, qu’ils soient
anciens ou modernes, leur bagage conceptuel est plus riche, et donc la part
idéologique, apologétique, y est réduite. Les spirituels parmi eux joignent à
cela une perception gustative de la profusion de sens dans le Coran, expérience
qui ne peut qu’ouvrir le Texte à l’autre, et le lui donner en partage en
quelque sorte. L’universalisme
de l’islam trouve son origine dans la Fitra : tout être humain
porte en lui l’empreinte de Dieu, qu’il en soit conscient ou non. Il prend
racine dans la prophétologie, doctrine majeure en islam, et bien balisée :
« Nous t’avons révélé comme Nous avions révélé à Noé et à d’autres
prophètes après lui [suit une énumération de prophètes]. Nous avons révélé à
des prophètes dont Nous t’avons conté l’histoire et à d’autres dont Nous ne
t’avons rien dit [xi] » ;
« Chaque communauté a reçu un envoyé [prophète] [xii] ».
Dans l’exact prolongement de ces
versets, le Prophète affirmait qu’il y a eu 124000 prophètes dans l’humanité,
lui-même en étant le dernier dans l’ordre historique. Or, seulement vingt-sept
sont mentionnés dans le Coran ; il faut donc chercher les traces de la
prophétie à l’échelle de l’humanité tout entière. Des auteurs musulmans
égyptiens, pris en considération par l’université al-Azhar, qui reste une
référence pour le monde sunnite, identifient ainsi Osiris au prophète Idrîs, et
le pharaon Akhenaton au prophète Job (Ayyûb). Pour eux, les 2800 divinités du
panthéon égyptien ancien ne seraient que des représentations des Noms et
Attributs du Dieu unique… C’est pourquoi encore, selon certains oulémas, le
Bouddha pourrait être intégré dans l’économie islamique de la Révélation, ceci
d’autant plus que le Coran le mentionnerait de façon allusive [xiii]. Dans le contexte de l’Arabie du VIIe
siècle, le pluralisme religieux s’imposait aux musulmans, par la présence juive
et chrétienne en particulier. Une fois établi à Médine, Muhammad
devait créer une cohésion entre les musulmans, et surtout entre les musulmans
et les non-musulmans de la région, notamment les Juifs. Il fallait créer une cité-Etat
portant le projet de l’islam. Le but était d’instaurer une théocratie
pluraliste, dont le garant et l’arbitre étaient Muhammad. La reconnaissance par
l’islam des autres religions s’assortissait donc d’une hégémonie induite, au
moins sur le plan politique. Toujours est-il que dans le texte de la «
Charte » (sahîfa) de Médine, rédigé en l’an 1 ou l’an 2 de
l’Hégire, le terme Umma, traçant de nouveaux liens de solidarité
dépassant les appartenances tribales, désigne une communauté de fois diverses
dont les Juifs devaient être les premiers protagonistes, après les musulmans
bien sûr. A ce contexte font écho des versets tels que : « Cette communauté qui
est la vôtre est une communauté unique, et Je suis votre Seigneur. Adorez-moi
donc ! Mais ils divergèrent dans leurs convictions religieuses et pourtant tous
reviendront à Nous ! [xiv] » Le souci d’inscription de l’islam dans
l’histoire a entraîné le Prophète lui-même à privilégier parfois la dimension
politique, et donc hégémonique, et il est arrivé que la Révélation le
contredise en matière d’ouverture interreligieuse. Ainsi, lorsque le Compagnon
Salmân Fârisî l’interrogea sur le sort des mazdéens très pieux qu’il avait
côtoyés en Perse, et qui n’avaient pas connu l’islam, Muhammad lui répondit
qu’ils étaient destinés aux flammes de l’enfer. Alors fut révélé le verset 2 : 62, qui ouvrait la
miséricorde et le salut aux fidèles d’autres religions : « Certes,
ceux qui croient, juifs, chrétiens et sabéens, quiconque croit en Dieu et au
Jour dernier et pratique le bien : tous auront leur récompense auprès de
leur Seigneur, ils ne connaîtront ni crainte ni affliction ». La même
« circonstance de la Révélation » est parfois invoquée à propos du
verset 5 : 69 : « Ceux qui ont la foi, juifs, chrétiens,
sabéens, tous ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier et font le bien ne
connaîtront ni la peur ni l’affliction ». Quid
encore des versets 2 : 111-112, qui donnent au salut une plus large
perspective encore ? « Les Gens du Livre ont dit : ‘‘N’entreront
au paradis que les juifs ou les chrétiens’’, exprimant ainsi leurs désirs.
Dis-leur d’en donner la preuve s’ils sont sincères. En vérité, quiconque soumet
sa face à Dieu en faisant montre de vertu trouvera sa récompense auprès de son
Seigneur, et il ne connaîtra ni peur ni affliction ». L’expression
« soumettre sa face à Dieu » ne définit aucune confession
particulière ; elle décrit une attitude religieuse universelle, comme
l’induit également le verset 2 : 148 : « Il y a pour chacun une
direction vers laquelle il se tourne. Cherchez plutôt à vous surpasser les uns
les autres dans les bonnes actions ». Le pluralisme religieux énoncé par certains versets
a gêné plus d’un commentateur musulman, mais on ne pouvait nier l’évidence.
Ainsi du verset 5 : 48 : « À chacun de vous, Nous avons accordé une
loi et une voie. Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule
communauté, mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait.
Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les oeuvres de bien. Votre
retour à tous se fera vers Dieu ; Il vous éclairera, alors, au sujet de vos
différends ». Dans le contexte des versets qui précèdent (5 : 44 et 46),
et qui qualifient la Thora et l’Evangile de « guidance » et de
« lumière », les exégètes les plus restrictifs ne pouvaient que
conclure à la diversité des voies menant au salut. Des commentateurs musulmans
contemporains en tirent même l’indication que l’individu peut choisir la voie
vers Dieu qui lui paraît la plus propice [xv]. Parfois,
la formulation des versets est moins claire et réclame un effort
d’interprétation (ijtihâd) si l’exégète ne veut pas glisser sur la pente
facile de l’exclusivisme. C’est le cas pour deux versets clés cités plus haut,
et dont les enjeux restent majeurs dans les débats intra-musulmans : 1.
« La religion, auprès de Dieu, est l’islam » (3 : 19). Cela
signifie pour beaucoup de commentateurs que cette religion est l’adhésion au
principe de l’Unicité rappelé par tous les prophètes [xvi].
Et si quelques auteurs, tel le Syrien Ibn Kathîr (m. 1373), proche du savant Ibn Taymiyya (m. 1328),
limitent la « religion » à la révélation donnée à Muhammad, un
commentateur tardif comme l’Irakien al-Alûsî (m. 1853) résume les avis
antérieurs, selon lesquels « l’islam » évoqué ici est un terme
générique qui englobe les croyants non musulmans [xvii].
C’est donc le principe d’abandon confiant à Dieu et à l’ordre cosmique
qui est en jeu ici, et non l’islam historique qui a épousé les
vicissitudes inhérentes à l’aventure humaine sur terre. Nombre d’exégètes
musulmans modernes, tel Fazlur Rahman, Hassan Hanafi, Mohamed Talbi, Farid
Esack, ont abondé dans ce sens. 2.
Une même exigence fait éclater l’acception restrictive donnée au verset
3 : 85 : « Celui qui recherche une religion autre que l’islam se
verra refuser son choix, et il sera dans la vie future parmi les
perdants ». Certains auteurs en refusent une lecture communautariste. Ils
soulignent que le verset ne peut être appréhendé hors du contexte dans
lequel il s’insère, c’est-à-dire les versets 83 et 84. Le verset 83 évoque la
« religion de Dieu » à laquelle sont soumises les créatures des cieux
et de la terre, et c’est cette religion primordiale qui est visée par le verset
85. Le verset intermédiaire 84 corrobore une telle vision car, après avoir
énuméré la procession des prophètes dans l’histoire, il rappelle qu’aucune
préférence ne doit être donnée à l’un d’entre eux. Les « circonstances de
la Révélation » appellent, il est vrai, à une restriction, puisque le
verset 85 aurait été révélé alors que douze hommes avaient apostasié, quittant
Médine pour La Mecque [xviii].
Pourtant, un des premiers grands commentateurs, l’Iranien Tabarî (m. 923),
rapporte que les fidèles non musulmans présents, et notamment les juifs, se
seraient reconnus dans cet « islam » qui leur assurait à eux aussi le
salut, s’ils suivaient leur propre tradition religieuse [xix].
Si l’on se fie à nombre d’exégètes, anciens ou modernes, soufis ou non, le
verset 85 reçoit ce sens inclusif, universaliste : seront perdants dans
l’autre monde, non pas ceux qui adhèrent à une autre religion historique que
l’islam, mais ceux qui nient leur origine spirituelle et leur statut
d’adorateur ici-bas [xx].
Nous retrouvons ici le riche terreau de la Fitra. Est-ce par souci de
récupération que le Coran nomme Noé, Abraham, Jacob et d’autres prophètes muslim
(« musulman »), ou plutôt parce que le terme islâm
désigne la religion naturelle, primordiale, avant de désigner la religion
apportée par Muhammad ? L’islam
abroge-t-il les religions antérieures ? La question de la tolérance Les fidèles d’autres religions peuvent-ils être
sauvés alors que, l’islam étant parmi nous, ils ne l’ont pas intégré ? Se
pose ici le problème délicat de l’abrogation des religions précédentes par
l’islam, considéré par les musulmans comme l’ultime modalité du Message adressé
à l’humanité. Là encore, les avis sont très partagés parmi les oulémas.
Certains exégètes ont avancé que le verset 2 : 62, vu précédemment
(« Certes, ceux qui croient, juifs, chrétiens et sabéens… ») avait
été abrogé par le verset 3 : 85 « Celui qui recherche une religion
autre que l’islam se verra refuser son choix, et il sera dans la vie future
parmi les perdants », mais nous venons de voir quelle valeur il fallait
donner au mot islâm dans ce verset. D’autres exégètes, tel Tabarî et le
chiite Tabarsî (m. 1153), ont nié en ce sens que Dieu puisse faillir à la
promesse de salut accordée aux non-musulmans dans le verset 2 : 62. Le
processus de l’abrogation, précisent-ils, ne peut s’appliquer qu’aux jugements
légaux (prescriptions et interdits), lesquels en effet s’adaptent à chaque
nouveau contexte. En pleine période ‘‘médiévale’’, alors que chaque
religion était encore centrée sur elle-même, certains avaient l’audace de
revendiquer l’universalisme fondateur de leur religion. A propos de l’abrogation,
Ibn ‘Arabî écrit ceci : « Les religions révélées sont toutes
des lumières. Parmi ces religions, celle de Muhammad est comme la lumière
du soleil parmi les lumières des autres astres. Lorsque le soleil apparaît, les
lumières des astres se cachent et sont inclues dans la lumière du soleil. Leur
existence cachée est comparable à celle des religions révélées, abrogées par la
religion du Prophète : ces religions
continuent bien à exister, tout comme la lumière des astres [autres que
le soleil]. C’est pourquoi notre religion nous intime de croire en tous les
envoyés [les prophètes] et en toutes les religions qu’ils ont amenées. Elles
sont vérité, et ne peuvent être considérées caduques par l’abrogation – c’est
là l’opinion des ignorants ! [xxi] » En vérité, les religions révélées sont diverses
parce que chacune est établie dans une relation particulière à Dieu [xxii].
En vertu de ce pluralisme religieux voulu par Dieu, le terme
« abrogation » ne saurait ni signifier l’invalidation des religions
précédant l’islam, ni leur dénier l’efficacité du salut. « Il est tout à
fait possible de pratiquer l’islam,
explique Reza Shah-Kazemi, en croyant sincèrement d’une part que c’est la
religion la plus achevée, car la plus récemment révélée, d’autre part que les
autres religions ont gardé leur fonction illuminatrice et leur efficacité
spirituelle pour leurs adeptes. Jusqu’à quel point cette fonction et cette
efficacité subsistent est une question qui relève de l’évaluation et de la
sensibilité, plutôt que d’un rejet a priori basé sur des préjugés » [xxiii].
Dans cette veine, l’islamologue tunisien Abdelmajid Charfi affirme que le
Coran « n’a jamais dit que le message de Muhammad abroge les messages
précédents : il le considère seulement comme les confirmant, les dominant.
Or, domination ne signifie pas abrogation ! [xxiv] ».
De fait, des versets induisent que l’islam, par son caractère de
« sceau » de la Révélation, se doit de protéger les différentes
formes de la foi. La première autorisation qui fut donnée aux musulmans de
recourir à la lutte armée défensive est liée à la préservation des lieux
de culte en général : « Autorisation est donnée aux victimes d’agression de se
défendre, car elles sont vraiment lésées, et Dieu a tout pouvoir pour les
secourir. [Elle est donnée à] ceux qui ont été expulsés injustement de leurs
foyers pour avoir seulement dit : ‘‘Notre Seigneur est Dieu !’’ Si
Dieu ne repoussait pas certains hommes par d’autres [en l’occurrence les
polythéistes mecquois par les croyants], des ermitages eussent été détruits
ainsi que des églises, des synagogues et des mosquées où le Nom de Dieu est
fréquemment invoqué [xxv]
». Ce passage coranique fait de la défense de la liberté religieuse la cause
supérieure pour laquelle il peut être fait recours aux armes ; sa portée
dépasse largement le seul contexte islamique (d’après les commentateurs, les
Mecquois harcelaient les musulmans nouvellement installés à Médine, mais le
Prophète attendait un ordre divin pour recourir au combat). Le
début du long verset 5 : 48, mis à profit plus haut, est aussi interprété
comme le devoir qui incombe à l’islam de protéger les religions
antérieures : « A toi aussi Nous avons révélé le Livre, expression de la
pure Vérité, qui est venu confirmer les Ecritures antérieures et les préserver
de toute altération ». Un tel souci de protection peut
aisément apparaître comme une entreprise hégémonique de la part de l’islam. En
outre, les préceptes que cette religion actionne ont-ils toujours été
appliqués par les musulmans ? Certes non, tout simplement parce que l’homme,
sous toute latitude, est faible et faillible. Mais ces préceptes ont
indéniablement constitué les fondements sur lesquels s’est construite la
maturité religieuse ouvrant à l’universel, c’est-à-dire la tolérance
caractérisant l’islam classique, comme en ont témoigné les philosophes
européens du XVIIIe siècle et, par la suite, maints orientalistes [xxvi].
Une tolérance issue de l’enseignement coranique de la « Religion
primordiale » ou « immuable » (al-dîn
al-qayyim), selon lequel toutes les religions historiques seraient issues
de cette religion sans nom, et auraient donc une généalogie commune. Une tolérance
issue encore de paroles du Prophète telles que « Les prophètes sont les
enfants d’une même famille : différentes sont leur mère, mais unique est
leur religion », et de règles telles que : « Il leur [les non-musulmans]
revient ce qui nous revient, et il leur incombe ce qui nous incombe [xxvii] ».
Il est vrai que chaque camp musulman – inclusivistes et exclusivistes, ou
universalistes et communautaristes – mobilise pour sa cause des versets
différents et en apparence contradictoires, les uns prônant la tolérance et les
autres l’intolérance. Ces versets sont à leur tour mobilisés de nos jours par
des islamophobes non musulmans, qui ne se soucient évidemment pas des « circonstances
de la Révélation ». Dans cet imbroglio idéologique, la position qui, pour
faire bref, me paraît la plus saine soutient que « les versets qui prônent
la tolérance et le respect de la liberté de croire ou de ne pas croire ont une
portée universelle, et [que] les versets dits ‘‘de combat’’ sont relatifs à une
situation particulière [xxviii] »,
c’est-à-dire un contexte historique qui ne nous concerne plus. Pour beaucoup de
spirituels musulmans, ce n’est pas en termes de simple tolérance qu’il faut
envisager l’universalisme de la Révélation, mais d’unité transcendante des religions. De façon logique, les
ésotéristes ont tendance à être inclusivistes, puisqu’ils perçoivent la trame,
la grammaire communes à toutes les religions, et les exotéristes exclusivistes,
puisque ces derniers sont limités par les barrières du dogme. Certains contextes historiques négatifs (les
croisades, le déclin économique et commercial, puis le colonialisme…) et plus
largement le lent processus de sclérose de la culture islamique ont conduit à
un repli identitaire de plus en plus prononcé. Alors que les premières
générations de musulmans étaient demandeurs en matière d’altérité, avides
d’assimiler ce qui provenait des autres civilisations, le rejet de ‘‘l’autre’’
est par la suite devenu le symptôme du malaise à la fois individuel et
collectif vécu dans les sociétés dites ‘‘musulmanes’’. C’est
ainsi que le « Conseil des oulémas » d’Indonésie (MUI), dans une
fatwa du 27 juillet 2005, a condamné le pluralisme religieux au sein de la société
indonésienne : il stigmatisait l’opinion selon laquelle toutes les
religions seraient égales, et que la vérité religieuse serait relative.
Pourtant, la société indonésienne a toujours bien assumé la diversité
religieuse et culturelle, constitutive de son identité... Dans cet enfermement mortifère de
la pensée, le Coran, et plus largement l’éthique de l’islam, ont été asservis à
des lectures hors contexte, niant au texte toute intelligence, toute
profondeur, stimulant la frustration et le ressentiment. Ils ont été soumis à
des amalgames grossiers qui identifient, par exemple, les croyants non
musulmans aux kuffâr (mécréants, infidèles), alors que ce terme, qui
possède une densité sémantique considérable, désignait avant tout les Mecquois
incroyants hostiles au Prophète. En outre, les musulmans ont copieusement abusé
de ce terme en interne, pour disqualifier sur le plan dogmatique tel ou tel
groupe musulman… Et certes, qu’on soit musulman ou pas, on
« enfouit » toujours peu ou prou la vérité ou la foi, on est toujours
peu ou prou « ingrat » vis-à-vis de la grâce divine : tels sont
les sens fondamentaux de la racine KFR [xxix].
Cependant, lorsqu’on envisage cette question, sensible
pour l’islam comme pour les autres religions, il importe de bien distinguer la
toile de fonds doctrinale des vicissitudes historiques. En dépit des aléas de
l’histoire, « la règle coranique a su imposer une tolérance qui, même de
nos jours, est respectée dans bien peu de systèmes sociopolitiques [xxx] ». Ainsi, s’il y a eu mésentente politique
à un certain moment entre la jeune communauté musulmane et les juifs de la
région de Médine, cela n’a pas empêché le Prophète et les générations qui l’ont
suivi de respecter la religion juive : ce n’est pas un hasard si, en 1492,
les juifs espagnols chassés, comme les musulmans, par la Reconquista, se
sont réfugiés en masse auprès du sultan ottoman d’Istanbul. Comment tel imam
contemporain peut-il maudire tous les juifs, en pratiquant le raccourci juif =
sioniste extrémiste, alors que le Prophète affirmait notamment :
« Quiconque nuit à un chrétien ou à un juif sera mon ennemi le Jour du
Jugement et le paiera » ? En réalité, plutôt que de débattre sur
l’hypothétique abrogation des religions antérieures à l’islam – sujet qui, sur
un plan théologique, est devenu obsolète -, le musulman contemporain devrait se
concentrer sur l’abrogation intérieure de ses représentations et
illusions passées, figées, lesquelles l’empêchent d’adhérer à la Réalité (Haqîqa)
à la fois pérenne et immanente, renouvelée à chaque instant. [i] Cor. 7 : 156. [ii] Cor. 1 : 2. [iii] Al-Futûhât
al-makkiyya, Dâr Sader, Beyrouth, III, 404. [iv] Kitâb al-mawâqif, Halte n° 368. [v] Seyyed Hossein Nasr, Sciences et savoir en Islam, Paris, 1979, p. 12. [vi] Cor. 17 : 44. [vii] Cor. 11 : 118. [viii] Cor. 49 : 13. [ix] Cor. 30 : 22. [x] Qu’est-ce que le soufisme ?, Paris, 1977, p. 25. [xi] Cor. 4 :
163-164. [xii] Cor. 10 : 47. [xiii] Sur ces questions,
cf. E. Geoffroy, Le soufisme, voie intérieure de
l’islam (traduction en arabe à paraître), Paris, 2009, p. 277-279. [xiv] Cor. 21 : 92-93. [xv] F. Esack, Qur’ân, Liberation and Pluralism, Oxford, 1997, p. 170. [xvi] Notamment Tabarî, Jâmi‘ al-bayân ‘an ta’wîl âyî al-Qur’ân,
Beyrouth, s.d., III, p. 212 ; Ibn ‘Arabî, Fusûs al-hikam, éd. ‘Afîfî,
Beyrouth, s.d., I, p. 94-95 ; al-Qâshânî, Tafsîr al-Qur’ân al-karîm
(attribué à Ibn ‘Arabî), Beyrouth, I, p. 174 ; Ibn ‘Ajîba, Al-bahr al-madîd
fî tafsîr al-Qur’ân al-majîd, Beyrouth, 2002, I, p. 300… [xvii] Alûsî, Rûh
al-ma‘ânî, II, p. 107. [xviii] Ibid., II,
p. 215. [xix] Tabarî, Jâmi‘
al-bayân, op. cit., III, p. 339. [xx] Parmi les anciens :
Qâshânî, op. cit., I, p. 199 ; Alûsî, op. cit., II, p. 216 ; Ibn
‘Ajîba, op. cit., I, p. 343. Parmi les modernes R. Ridâ, Tafsîr
al-Manâr ; le chiite Tabataba’i, al-Mîzân
fî tafsîr al-Qur’ân ; F. Esack, Qur’ân, op. cit., p. 163. [xxi] Ibn ‘Arabî, Al-Futûhât al-makkiyya, III, p. 153. [xxii] Ibid., I, p.
265. [xxiii] R. Shah-Kazemi, The Other in the Light of the One – The Universality of the Qur’an and Interfaith Dialogue, Cambridge, 2006, p. 241. [xxiv] A. Charfi, L’islam
entre le message et l’histoire, Albin Michel, Paris, 2004, p. 50. [le texte existe aussi en arabe,
mais je n’ai pas les références] [xxv] Cor. 22 :
39-40. [xxvi]
Chez les modernes, limitons-nous à I.
Goldziher, Le dogme et la loi dans l’islam, L’éclat et Geuthner, Paris,
2005 (rééd. de 1920), p. 29-30 ; A. Fattal, Le statut légal des non-musulmans en pays d`Islam, Imprimerie
catholique, Beyrouth, 1958 ; B. Lewis, Le retour de l’islam,
Gallimard, Paris, 1985, p. 27 ou Juifs en terre d’islam, Callman-Lévy,
Paris, 1986, p. 71.
[xxvii] Règle rappelée par exemple par Muhammad al-Ghazâlî, Al-ta‘assub wa l-tasâmuh…, Damas, 2005, p. 87. Ce savant d’al-Azhar assumait parfaitement l’héritage judéo-chrétien du Coran (ibid ; p. 86). [xxviii] Ibid., p. 259. [xxix] Voir Cor. 57 :
20, où le terme kuffâr peut être traduit par « agriculteurs »
ou, par dérivation sémantique, par « ceux qui ont enfoui la semence de la
foi ». [xxx][xxx][xxx] M. Boisard, L’humanisme de l’islam, Paris, 1979, p. 199. |
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